LA TEMPÊTE DE NEPTUNE

Le jour de la séance de photos de la nouvelle construction d’Adam King pour un client, le temps d’automne était tout à fait approprié : froid, pluvieux, venteux, gris. Avec sa palette de couleurs blanc crème et bleu foncé inspirée de la marine, la moto Harley-Davidson 1943 WLC, édition des forces armées canadiennes, semblait convenir parfaitement à l’ambiance du jour. Adam et moi avons longuement discuté de l’endroit où photographier ce magnifique racer de plage et avons opté naturellement pour un décor à proximité de l’eau. Étant donné les conditions météorologiques, nos efforts nous ont valu d’être complètement trempés par la pluie et les vagues. J’admets qu’à plusieurs reprises durant la séance de photos, j’ai souhaité avoir mes vêtements imperméables. Mais finalement, ça a valu la peine d’avoir froid et d’être trempés jusqu’aux os. Nous avons mis la moto sur une remorque et nous nous sommes dirigés vers un excellent endroit que connaissait Adam, en bordure du lac Huron. À notre arrivée, la bruine tombait, le vent s’était levé, la température avait chuté et, sur le lac, les vagues crêtées d’écume se précipitaient vers la rive, pour se briser violemment sur les immenses rochers du brise-lames. Ce temps convenait davantage au surf sur lac qu’à une séance de photos. Toutefois, je savais que l’éclairage et l’arrière-plan permettraient de réaliser des photos étonnantes, et j’étais très encouragé par cette séance de photos. Alors que nous nous dirigions vers cet endroit dans le confort du camion d’Adam, j’en ai profité pour lui poser quelques questions au sujet de sa philosophie sur la construction de motos et de son inspiration derrière cette création particulière.

DL :
Pourquoi avoir choisi l’emblème d’ancre et une palette de couleurs inspirée de la marine pour cette moto?

AK :
C’est à cause de ma mère, Maggie King. J’ai toujours voulu construire une moto avec cette peinture et ce thème, en pensant à elle. Elle m’inspire, tu sais. On peut donc affirmer que c’est pour lui rendre hommage. Elle est membre des Motor Maids, en plus d’être lieutenant dans la Marine canadienne. Si tu n’es pas familier avec les Motor Maids, il s’agit du premier club de motocyclistes féminin en Amérique du Nord. Le chapitre canadien existe depuis 1949, et la palette de couleurs du groupe est bleu royal et gris argenté. Comme les principaux composants de la moto ont rapport avec les forces armées canadiennes, j’ai pensé que le thème de la marine était parfait avec une peinture bleu marine et blanc crème et l’emblème d’ancre. Sur le plan créatif, mon client, comme la majorité d’entre eux, m’a donné carte blanche pour l’apparence finale de la moto. Alors, je suis très heureux du résultat.

DL :
Fidèles au modèle de construction d’Adam King de Black Horse Cycle, tes créations ressemblent à des motos qui sont restées intactes au fil des années. On dirait que le temps a fait ce qu’il a voulu avec la moto. Comme une pierre précieuse qui nous tombe sous la main dans une vieille grange abandonnée. Je sais que c’est ton style. Parle-nous-en un peu. Pourquoi adopter ce style du point de vue créatif?

AK :
C’est vrai. C’est ce que je préfère. Je me spécialise dans la construction de motos Harley qui ont l’air vieux. Des motos de style ancien qui reflètent cette période de la fin des années 1930 aux années 1950. Je veux incorporer cette apparence dans la construction finale, pour que la moto semble vouloir raconter une histoire. On pourrait penser que les machines ont été trouvées dans une vieille grange, mais elles sont immaculées à l’intérieur, où les pièces sont neuves et réglées pour rouler comme une moto neuve. Mes éléments stylistiques s’orientent sur les looks de motos d’accélération et de plage, des looks dépouillés et minimalistes. C’est ce que j’aime. Les gens ne réalisent pas tous les efforts que je déploie pour que la moto ait, aux bons endroits, une apparence vieillie et usée ainsi qu’une patine. Tout cela pour qu’elle semble authentique, comme si elle était restée dans une grange pendant cinquante ans. Je fais même la peinture à la main au pinceau. C’est amusant : j’ai toujours un réel plaisir à voir l’expression des gens alors qu’ils laissent aller leur imagination en regardant mes motos, tout en ignorant qu’elles ont été construites pièce par pièce (dont certaines faites sur mesure évidemment), quoique ces pièces sont toujours représentatives de l’époque et authentiques. Là se trouve mon côté artisanal, alliant l’ancien et le nouveau pour ne faire qu’un. Cela exige beaucoup d’efforts et de savoir-faire pour obtenir une apparence et un fonctionnement juste au point.

DL :
Je sais que tu es aussi reconnu pour la fabrication de tes propres pièces. Peux-tu me donner un exemple?

AK :
Certainement. Il y a environ trois ans, j’ai eu l’idée de construire un montant arrière pour réparer toutes ces fourches à ressort (springers) cassées que je ne cessais d’acheter, avec l’intention de les remettre en état selon les spécifications originales. Ça a été une réussite et la réaction a été excellente. Depuis, j’ai commencé la production de la plupart des composants requis pour remettre en état la fourche avant complète d’une Harley. Montants arrière, montants avant, tige d’ancrage de frein à trois composants, languettes pour garde-boue, chevrons, et des idées pour bien d’autres pièces. C’est à surveiller.

DL :
Incroyable. Alors les clients peuvent acheter ces pièces chez vous et les utiliser pour leurs propres constructions?

AK :
Oui monsieur.

DL :
J’adore depuis toujours l’apparence de tes motos. Peux-tu me parler de ton processus de vieillissement qui leur donne le look Adam King?

AK :
NON. C’est mon secret (dit-il en riant aux éclats) et c’est ma marque de distinction.

DL :
Alors, en raison de ta prédisposition à construire des motos de ce style et de ce genre, tu t’es lié aux gars du groupe The Frozen Few aux États-Unis et au Japon. Parle-moi un peu des Frozen Few et de votre rencontre?

AK :
Je me suis impliqué auprès des Frozen Few il y a environ six ans. Ils devaient courser en plein hiver à Sault Sainte-Marie, en Ontario, et ils m’ont invité à participer parce que je suppose qu’ils ont découvert que je construisais et conduisais ces motos anciennes au Canada. Je n’avais jamais roulé avec un groupe de gens partageant mon intérêt pour les anciennes Harley d’avant 1947. Lorsqu’ils m’ont téléphoné, on peut dire que c’était comme un rêve. Je ne savais pas à quoi m’attendre, et quand je les ai rejoints, j’étais complètement abasourdi par le travail qu’ils avaient accompli pour construire le circuit sur neige et par le lieu où se déroulait la course, soit l’intemporel Old Grist Mill. C’était l’endroit idéal pour notre voyage dans le temps du week-end. Absolument incroyable! Que dire de plus? C’est une expérience que je n’oublierai jamais. Nous étions environ une vingtaine : conducteurs, planificateurs, photographes, et il y en avait qui voulait seulement aider pour la course du week-end. Nous sommes immédiatement devenus des amis. En fait, on était plus comme une famille. C’est aussi au cours de cette fin de semaine que je me suis cassé la clavicule. Sur le circuit, une imposante berme de neige a attiré mon attention. Une berme de neige, c’est un mur de neige aménagé dans un coin. Dans ce cas, c’était un mur de neige très haut. Pour une raison quelconque, je me suis mis en tête de conquérir ce monstre. Après quelques tours et à mesure que je me familiarisais avec le circuit, j’ai atteint le bord supérieur de la berme et, à ce moment, ma roue avant a pénétré dans la neige et je me suis littéralement envolé à l’arrière du circuit. Voilà! Ce sont des choses qui arrivent. En plus de ma clavicule, je me suis fracturé quelques côtes. Étant un « crazy Canuck », j’ai persisté jusqu’à la fin du week-end avec ces gens remarquables, qui sont devenus ma famille. À ce jour, nous continuons de courser sur la glace dès que nous en avons la chance.

DL :
Wow! Quelle histoire extraordinaire. Le fait que tu sois resté après ta blessure… T’es un vrai « Crazy Canuck »! Adam, qu’aimerais-tu voir évoluer avec ce genre particulier de communauté de motocyclistes?

AK :
Honnêtement, j’aimerais voir davantage de personnes au Canada rouler sur ces machines anciennes extraordinaires. C’est certain qu’on en voit plus aux États-Unis et au Japon. Ces motos ont une histoire, du caractère, et, tu sais, chacune a sa propre histoire. Peut-être pourrions-nous organiser ici, au Canada, des événements qui soulignent la richesse de l’histoire et de l’héritage de ces motos, comme ils le font aux États-Unis, dans certaines régions de l’Europe et au Japon. En tout cas… J’aime ces motos et ce qu’elles représentent. Je suis peut-être une vieille âme née à la mauvaise époque (rires).

DL :
Tu vois Adam, c’est possible de voyager dans le temps.

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